SEYCHELLES


SEYCHELLES
SEYCHELLES

Situé au cœur de l’océan Indien, l’archipel des Seychelles demeure peu connu dans son ensemble malgré sa réputation touristique. Cet État exigu, issu d’une décolonisation récente, a tout juste deux siècles d’existence, puisque ce sont des colons français qui se sont installés les premiers de façon permanente sur ces îles inhabitées dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. La toponymie est d’ailleurs révélatrice de l’impact français consécutif à une présence coloniale de quarante années, qui seront suivies de cent soixante années de colonisation britannique.

Fréquentées à l’occasion par les flibustiers et les pirates, mais tenues très longtemps à l’écart du monde en raison de l’éloignement géographique, les Seychelles ont servi aussi de lieu d’isolement durant la période coloniale. Bonaparte y fit déporter des condamnés politiques, et l’Angleterre y exila, dans les années 1960, l’archevêque Makarios, futur chef d’État de Chypre. L’ouverture, en 1971, de l’aéroport international de Mahé a été le point de départ d’un flux touristique considérable, tourisme de luxe surtout, qui a modifié sensiblement les données économiques et sociales traditionnelles de l’archipel. Les slogans publicitaires à but de «promotion» commerciale – «Seychelles, îles d’amour. Perles de l’océan Indien. Paradis terrestre» – font une description idyllique qui tend à confondre la beauté effective des sites et des plages et les réalités plus austères de l’arrière-pays.

L’évolution politique a été très progressive et pacifique, à l’abri des turbulences mondiales, même à l’époque de la compétition coloniale entre la France et l’Angleterre pour la maîtrise de l’océan Indien. C’est seulement au cours de la décennie de 1960 que les Seychelles font surface, si l’on peut dire, dans le concert international marqué par un mouvement général de décolonisation.

Proclamée en 1976, l’indépendance est remise en cause, dès l’année suivante, par un coup d’État inattendu qui projette les Seychelles au rang des États progressistes océano-indiens. Jusqu’en 1991, le pays poursuit une politique socialiste de développement. Ce qui lui vaut alors des soutiens intéressés mais aussi des méfiances accrues, ainsi qu’en attestent les tentatives de déstabilisation auxquelles le régime a été régulièrement confronté (notamment en 1981). C’est qu’à l’époque de la «guerre froide» sa situation géostratégique conférait à ce micro-État archipel une importance sans rapport avec la modestie de sa puissance effective.

Mais, en 1993, une nouvelle Constitution clôt définitivement ces quinze années de socialisme progressiste pour revenir non pas en arrière à proprement parler, mais aux valeurs démocratiques libérales qui avaient présidé à la naissance, en 1976, de l’État républicain des Seychelles.

Géographie

Connu dans l’Antiquité sous le nom de «royaume de Neptune», l’archipel seychellois dans sa configuration actuelle présente trois traits caractéristiques.

– C’est d’abord l’émiettement géographique, la grande dispersion des quelque cent quinze îles et îlots officiellement recensés (965 km séparent Mahé de l’île la plus éloignée), dont quatre seulement abritent une population permanente estimée à soixante-six mille habitants en 1988, contre douze mille au début du siècle. Éloigné de tout, l’archipel des Seychelles est aussi «à mi-chemin de partout» selon un slogan touristique: le groupe de Mahé se trouve à environ 1 000 kilomètres de Madagascar, à 600 et 1 800 respectivement de l’Afrique orientale et de la Réunion, à un peu plus de 2 000 de l’Inde, du Sri Lanka et des îles Maldives. En somme, un carrefour en plein océan Indien. L’exiguïté du territoire – 453 km2 au total mais seulement 244 pour les îles granitiques où se concentre la population – est aujourd’hui compensée par l’existence d’une zone économique exclusive de plus d’un million de kilomètres carrés (10e rang au monde) riche en poissons et peut-être en pétrole. L’accroissement prévisible de la population pose de sérieux problèmes eu égard à la superficie limitée des terres cultivables et quelles que soient les réformes agraires. En fait, l’île de Mahé, siège de la capitale Victoria, est le seul véritable centre de l’archipel: malgré ses dimensions très modestes (27 km de longueur et de 7 à 10 km de largeur), elle représente 55 p. 100 de la superficie totale et 85 p. 100 de la population.

Situé juste au sud de l’équateur, l’archipel a un climat tropical, mais se trouve en dehors de la zone des grands cyclones. La température, assez constante, oscille entre deux moyennes, 31 0C durant la période la plus chaude qui est aussi la plus humide (mars-avr.) et 21 0C en hiver (juill.-août). La saison de mai à novembre pendant laquelle soufflent les vents du sud-est est la plus agréable. La pluviométrie (moyenne annuelle de 3 m en longue période) varie considérablement d’un groupe d’îles à l’autre et même d’une année à l’autre. Le Morne seychellois à Mahé, qui s’élève à 905 mètres d’altitude, est le plus haut sommet.

– La classification administrative des îles (la Constitution de 1976 énumérait treize groupes d’îles; celle de 1979 fait état de trois catégories: groupe de Mahé, îles proches et îles éloignées) ne correspond pas à la classification géologique qui distingue les îles granitiques et les îles coralliennes. Les trente-deux îles granitiques constituent un ensemble au centre d’un plateau continental qui recouvre environ 16 000 milles carrés. C’est un groupe relativement compact autour de Mahé qui, avec Praslin et la Digue, sont les trois îles principales et pratiquement les seules habitées en permanence. On estime leur formation à 650 millions d’années. Constituées d’une bande littorale étroite ponctuée de baies et d’«anses» et traversées d’une chaîne centrale de collines basaltiques à végétation luxuriante, les îles granitiques, cernées de lagons aux couleurs vives, sont le principal attrait touristique de l’archipel. Les îles coralliennes, elles, sont pratiquement à fleur d’eau, figées sur l’horizon d’une ligne de palmiers. La plupart sont inhabitées, sauf quelques-unes par des travailleurs engagés par contrat à la demande pour la pêche ou la récolte du coprah. Elles reçoivent peu de pluie. Au temps de la marine à voile, leurs récifs étaient souvent des «pièges à navire». Aldabra est la plus grande des îles coralliennes, Farquhar servit de refuge durant la Première Guerre mondiale au croiseur allemand Königsberg . Jusqu’à une date très récente, et même encore aujourd’hui pour certaines d’entre elles, la desserte par service maritime était plus épisodique que régulière.

– La flore et la faune des Seychelles sont un autre élément caractéristique. À l’époque de leur découverte, il n’y avait aucun animal de grande taille, hormis les crocodiles (disparus) et les tortues géantes de terre qu’on ne trouve plus qu’à Aldabra. Cette île, large de 1 à 8 kilomètres, qui enserre un vaste lagon est aujourd’hui érigée en réserve naturelle. En revanche, les Seychelles sont riches en serpents (non venimeux) et en lézards. On y trouve une chauve-souris blonde et large, la «roussette», particulièrement... comestible, ainsi qu’une grande diversité d’oiseaux dont certains, tel le merle noir, devenus très rares, plus de huit cents espèces de poissons et cent vingt variétés de coquillages. L’interdiction de la pêche sous-marine garantit la préservation de ce potentiel. Quant à l’île de Praslin (10 km de longueur et 8 km de largeur), elle est le dernier sanctuaire, dans la «vallée de Mai», des célèbres «cocos de mer», palmiers géants dépassant 30 mètres de hauteur et dont les noix de forme très callipyge, à double ou triple tranche ou fesse, lourdes de 10 à 20 kilogrammes, furent jadis très prisées en Inde et même en Chine pour leur vertu supposée aphrodisiaque.

Terre d’aventures, de trésors cachés et de légendes, les Seychelles ont à certaine époque nourri l’imaginaire. Ainsi le général anglais Charles Gordon fut-il convaincu, après un bref séjour en 1881, d’avoir découvert l’Éden, l’emplacement du Paradis terrestre. Sa conviction «scientifique» lui fait écrire que la «locoicée», ou cocotier de mer, est effectivement l’Arbre de la science du Bien et du Mal dont parle la Bible, et cette noix de coco le fruit défendu. Ève aurait-elle donc été «seychelloise»? Élucubration, certes, mais on pourrait citer d’autres exemples.

Histoire

De la découverte à la décolonisation

Il est probable que des navigateurs arabes ont visité ces îles au cours du haut Moyen Âge. Historiquement parlant, ce sont les marins portugais qui en font la découverte. On sait que Vasco de Gama a fait escale aux Amirantes en 1502 lors de son second voyage vers les Indes et que, dès 1505, les cartes maritimes mentionnent l’existence de quelques îles de la région. C’est toutefois en 1609 que la première exploration proprement dite est tentée par le capitaine anglais Alex Sharpeigh de la East India Company, qui visite les îles du groupe de Mahé. Mais il faut attendre cent cinquante ans pour que s’effectue une reconnaissance plus systématique: elle est l’œuvre en 1742 du Français Lazare Picault, mandaté par le vicomte Mahé de la Bourdonnais (d’où le nom de Mahé donné à l’île principale). Cette expédition n’a pas de suite immédiate. La rivalité franco-anglaise pour la maîtrise de l’océan Indien conduit, douze ans plus tard, les autorités françaises à décider officiellement l’annexion, concrétisée par l’installation, le 1er novembre 1756, de la «pierre de possession». Mahé et les sept îles environnantes sont désormais sous juridiction française en vertu de la priorité de la découverte qui, à l’époque, était en droit international un titre d’acquisition valable pour les terres inhabitées et donc sans maître, qualifiées de res nullius . Cette prise de possession est plus théorique qu’effective puisqu’un très modeste peuplement ne commencera que quinze ans plus tard. C’est le début des quarante années de colonisation française.

La période coloniale française

La première installation humaine a lieu en 1770 sur la petite île de Sainte-Anne qui fait face à Mahé, et, deux ans plus tard, une garnison française de quinze hommes placés sous la direction du lieutenant Romainville prend pied à Mahé. Au total, ce sont quelques familles de colons français venus avec leurs esclaves de l’île de France (future île Maurice), encouragés par les administrateurs de cette colonie, Dumas et Poivre, qui souhaitent développer aux Seychelles l’exploitation du bois et des épices. D’autres familles arrivent ensuite de la Réunion. Ce dernier tiers du XVIIIe siècle est donc le véritable point de départ de la colonie française des Séchelles (orthographe de l’époque) qui doit précisément son nom à un ministre de Louis XV, le vicomte Moreau de Séchelles. Les colons sacrifient davantage au commerce qu’à l’agriculture, à tel point que les autorités de l’île de France doivent envoyer sur place un représentant, Malavoir, chargé de mettre fin au saccage (entre 1784 et 1789, plus de treize mille tortues de terre auraient été capturées et vendues). Commence alors effectivement un début d’agriculture axé sur la production de riz, de maïs et de coton. Mais la communauté coloniale reste à cette date très faible. En 1789, selon les archives seychelloises, la population permanente s’élève à soixante-neuf colons français d’origine, trois soldats de garnison, trente-deux métis et quatre cent quatre-vingt-sept esclaves.

La Révolution s’y répercute néanmoins. En juin 1790, les colons créent une «Assemblée coloniale permanente» et rompent les liens avec l’île de France (anticipant d’un siècle sur ce qui se passera en 1903 dans d’autres circonstances). L’arrivée de métropole d’un commandant républicain qui ordonne l’abolition de l’esclavage les fait rapidement changer d’avis. Sous la direction d’un nouvel administrateur, le chevalier de Quincy, qui révoque l’édit abolitionniste, les colons seychellois se replacent dans la sphère mauricienne.

Mais, à cette date, l’archipel est devenu l’enjeu de la guerre navale que se livrent, surtout par corsaires interposés, la France et l’Angleterre. En 1794, une escadre anglaise bloque le port de Victoria (Mahé) et le chevalier de Quincy négocie au mieux les conditions de reddition. Le conflit reprend après la paix d’Amiens (1802), qui a rétabli pour un temps le statu quo colonial. En 1804, un second blocus maritime anglais entraîne une nouvelle capitulation de la garnison française. La négociation habile du chevalier de Quincy donnera quelques années de prospérité inattendue. En 1810, la prise de l’île de France par la Grande-Bretagne et l’interdiction définitive de l’esclavage mettent pratiquement fin à la colonisation française aux Seychelles. Plus de la moitié des colons quittent l’archipel occupé par les Anglais. Le traité de Paris de 1814 consacre juridiquement le transfert de souveraineté: l’île de France, appelée désormais Mauritius, et les Seychelles deviennent possessions britanniques. Quant au chevalier de Quincy, dernier défenseur obstiné de la souveraineté française mais «galant adversaire», Londres lui offre aux Seychelles mêmes un poste de juge de paix qu’il occupera jusqu’à sa mort.

La colonisation britannique

Durant cette période, qui va de 1814 à 1976, on ne note ni événement majeur ni heurt particulier. Le statut colonial évolue par étapes successives et selon un pragmatisme tout britannique, même après la Seconde Guerre mondiale. C’est seulement dans les années 1960 que se manifeste une timide aspiration à l’autodétermination.

Pendant tout le XIXe siècle, les Seychelles sont traitées en «dépendance» de l’île Maurice et administrées d’abord par un simple agent, puis (1839-1872) par un commissaire civil. À partir de 1872, quelques réformes «personnalisent» l’archipel: création cette année-là d’un board (bureau) dirigé par un chef-commissaire donnant un début d’autonomie financière; création surtout, en 1889, d’un poste d’administrateur des Seychelles – qui prend le titre de gouverneur en 1897 – et de deux organes consultatifs – Conseil législatif et Conseil exécutif – qui sont l’embryon d’un système politique représentatif dont la réalisation viendra beaucoup plus tard.

L’octroi du statut de colonie de la Couronne en août 1903 ouvre une période nouvelle sur le plan administratif puisque les Seychelles sont désormais séparées de Maurice (sauf, en matière judiciaire, au niveau de la cour d’appel civil). Le gouverneur britannique (il y en aura dix-huit de 1903 à 1976), assisté des deux conseils consultatifs dont tous les membres sont nommés, détient l’effectivité du pouvoir sous le contrôle de Londres.

C’est au cours de cette période, où les Seychelles vivent pratiquement à l’écart du monde extérieur faute de moyens de communication, que s’achève la construction du territoire. En 1814, en effet, seules les îles du groupe de Mahé étaient érigées en dépendance de Maurice, toutes les autres restant parties intégrantes de cette colonie. À partir de 1903, l’ensemble est donc regroupé dans le nouveau cadre de la colonie des Seychelles. Le rattachement en 1908 et en 1922 respectivement de l’île de Coetivy (aujourd’hui base principale de la petite armée seychelloise créée de toutes pièces en 1977 avec la coopération technique de la Tanzanie) et des lointaines Farquhar complète alors l’unité territoriale de l’archipel.

Cette unité est remise en cause par la création en 1965 du B.I.O.T. (territoire britannique de l’océan Indien) constitué de trois îles «détachées» des Seychelles (Aldabra, Desroches, Farquhar) et de l’atoll de Diego-Garcia dans l’archipel des Chagos qui relève, lui, de Maurice. Cette création administrative motivée par des fins géopolitiques et stratégiques (Londres louant à bail aux États-Unis l’atoll de Diego-Garcia pour l’installation d’une base militaire) sera l’objet d’un contentieux au moment de l’indépendance. Au total, l’État seychellois aura mis du temps à trouver son assise territoriale définitive...

Vers l’indépendance

L’introduction en 1948 d’un système électoral très censitaire ouvre une première brèche dans le statu quo politique de la colonie puisque quatre membres du Conseil législatif sur douze sont dorénavant élus. Par paliers successifs et au rythme de quatre modifications constitutionnelles ponctuées d’élections entre 1960 et 1975, les Seychelles vont acquérir l’autonomie interne (1970) puis l’indépendance en 1976.

Le véritable éveil d’une vie politique seychelloise se situe dans la décennie 1960-1970. L’extension progressive du droit de suffrage par la Constitution coloniale de 1960 puis l’adoption du suffrage universel (élections de 1967) modifient complètement le jeu politique, le corps électoral passant de deux mille cinq cents à dix-huit mille inscrits. La S.T.P.A. (Association des contribuables) regroupant les grands propriétaires, qui monopolisait depuis 1948 la représentation au Conseil législatif, disparaît bientôt au profit des deux partis qui sont désormais les acteurs politiques principaux: le Seychelles Democratic Party (S.D.P.), fondé en 1963 par l’avocat James R. Mancham, et le Seychelles People’s United Party (S.P.U.P.), créé au début de 1964 par France-Albert René. Au conservatisme éclairé mais prudent du S.D.P. qui tend à s’aligner fidèlement sur la mère patrie et le Commonwealth, le S.P.U.P., appuyé par les milieux syndicaux et soutenu par les comités de décolonisation de l’O.N.U. et de l’O.U.A., oppose un projet de société de type socialiste bien qu’il ne soit pas un zélote du marxisme. Mais les deux partis sont d’accord pour demander à Londres un système de gouvernement responsable dans le cadre de l’autonomie interne. La constitution coloniale de 1970 répond à ce vœu, et les élections de novembre 1970 au Conseil législatif (élargi) devenu Assemblée législative, disputées entre quatre formations, donnent la majorité au S.D.P. qui enlève dix sièges contre cinq au S.P.U.P. De ce fait, J. R. Mancham devient le ministre principal (Premier ministre) du premier gouvernement responsable des Seychelles qui font ainsi l’apprentissage du parlementarisme à l’anglaise.

Très vite surgit le problème de l’indépendance dont le S.P.U.P. fait son objectif principal au nom de la lutte contre le colonialisme. Longtemps hostile à cette proposition à cause de la faiblesse du territoire, J. R. Mancham et le S.D.P. finissent par s’y rallier et remportent les élections anticipées d’avril 1974 qui se jouent sur ce thème. Grâce à la rigueur du mode de scrutin majoritaire à un tour, le S.D.P. enlève treize sièges à l’Assemblée contre deux au S.P.U.P., mais les écarts en voix sont beaucoup plus réduits, 52,4 p. 100 des suffrages au S.D.P. et 47,6 p. 100 à son adversaire. Le bipartisme semble bien implanté.

Il faut deux conférences constitutionnelles à Londres pour mettre au point le canevas définitif de l’accès à l’indépendance. La première (mars 1975) débouche sur une constitution provisoire qui élargit la composition de l’Assemblée (vingt-cinq sièges répartis à la proportionnelle) et celle du gouvernement. La seconde, en janvier 1976, lève deux hypothèques sérieuses: celle du montant de l’aide britannique au nouvel État, auquel Londres accorde un crédit de 10 millions de livres pour la période 1976-1980, et surtout celle du respect de l’intégrité territoriale, dont le S.P.U.P. fait un préalable non négociable. La restitution par la Grande-Bretagne des trois îles seychelloises incluses en 1965 dans le B.I.O.T. met fin au contentieux.

La proclamation de l’indépendance le 28 juin 1976 à minuit, dans un climat d’unité totale, et le principe acquis d’une coalition équilibrée entre les deux partis jusqu’aux élections législatives de 1979 permettaient d’augurer une «indépendance tranquille». Mais l’évolution se fera selon un scénario différent, et à tous égards inattendu, au moment de l’accès des Seychelles à la souveraineté internationale.

La république socialiste des Seychelles (1977-1993)

La Constitution du 29 juin 1976 instaure une république de type semi-présidentiel fidèle aux valeurs des démocraties libérales. Inclinée diplomatiquement vers l’Occident, dépourvue d’armée, elle se veut cependant ouverte au monde par-delà les concurrences idéologiques et entend donner l’image – en tirant argument de sa faiblesse même – d’un authentique non-alignement. Utopie peut-être? L’expérience tourne court en moins d’un an. Le contrat politique unissant les deux partis dans le partage des responsabilités gouvernementales, avec établissement au sommet d’une sorte de dyarchie (J. R. Mancham est président de la République et F.-A. René Premier ministre), est rompu brutalement par le coup d’État «anonyme» et pacifique du 5 juin 1977. En l’absence du président Mancham retenu à Londres par la conférence du Commonwealth, F.-A. René est propulsé par ses partisans à la tête de l’État. Mancham ne sera plus autorisé à revenir au pays, l’an I de la première république est déjà terminé. Ce n’est pas une simple révolution de palais, mais bien un changement complet de régime, la «véritable indépendance». Dans son discours-programme du 29 juin 1977, le président René résume ainsi l’éthique de la nouvelle société à construire: «Depuis le 5 juin 1977, le peuple seychellois est un peuple révolutionnaire qui ne s’endormira plus comme avant.»

L’organisation politique

Après deux années de transition à base de décrets présidentiels, les Seychelles se donnent, le 26 mars 1979, une nouvelle constitution dont le projet a été longuement discuté au cours de débats populaires. Elle crée un régime à la fois présidentialiste et socialiste. Les instruments du pouvoir sont au nombre de trois. Un président de la République qui cumule les fonctions de chef d’État et de chef du gouvernement (maximum dix ministres); élu au suffrage universel direct pour cinq ans, rééligible deux fois, il dispose de prérogatives nombreuses et importantes. Une Assemblée populaire, instance suprême en théorie, mais dont les vingt-cinq députés sont obligatoirement proposés par le parti. La création en 1977 du Front progressiste du peuple seychellois (S.P.P.F.) a introduit le système du parti unique dans un pays jusqu’ici ouvert au pluralisme. L’adoption d’un nouvel hymne national et d’un nouveau drapeau traduit la volonté de changement de société, ainsi que la promotion du créole au rang de langue officielle aux côtés de l’anglais et du français. Au bilinguisme équilibré suscité en 1976 succède un trilinguisme qui se justifie amplement par l’importance de la langue créole dans l’archipel et dans l’ensemble des îles de l’océan Indien.

Ce schéma institutionnel d’inspiration socialiste-marxiste doit être replacé dans le cadre réduit d’un pays où le jeu politique est proche de la démocratie directe. Par ailleurs, l’idéologie progressiste qui anime le régime entend préserver et développer les valeurs démocratiques traditionnelles: respect des droits fondamentaux et de l’indépendance du pouvoir judiciaire, contrôle de constitutionnalité, distinction État/parti, défense de l’«État de droit». C’est dire que la tonalité et l’avenir du régime reposent essentiellement sur la personnalité du chef de l’État. Élu en 1979 avec 97,99 p. 100 des suffrages, puis réélu en 1984 et en 1989 pour un troisième et normalement dernier quinquennat, F.-A. René est à la fois chef de l’État, chef du gouvernement et secrétaire général du parti unique. Ce cumul de mandats au niveau le plus élevé, qui est le propre des dictatures, doit être nuancé. Il faut tenir compte notamment de l’exiguïté territoriale et humaine qui fait des Seychelles un véritable laboratoire de sociologie et d’anthropologie politique. Dénoncé parfois comme le dictateur type par ses adversaires, qui soulignent effectivement le renforcement du système policier et autres contrôles, F.-A. René apparaît plutôt comme un pédagogue politique soucieux du devenir économique et social de cette société seychelloise à laquelle il appartient. Et soucieux tout autant, en instituant l’Integrity Commission, de moraliser la vie publique.

Les premières orientations

L’économie et la politique étrangère sont les deux domaines où le changement s’est manifesté le plus concrètement depuis 1977.

– Classées traditionnellement dans la catégorie des «îles à huile», les Seychelles ont une économie fragile et vulnérable. Le coprah et la cannelle représentent 90 p. 100 en valeur des exportations, la vanille, le patchouli (utilisé en parfumerie) et le thé (depuis 1960) étant des productions d’appoint. Le nouveau régime socialiste a trois préoccupations majeures: développer l’agriculture vivrière afin de diminuer le volume des importations coûteuses, ce qui implique la récupération et l’extension de surfaces cultivables et, par conséquent, une réforme agraire, par expropriation des propriétés abandonnées ou sous-exploitées, amorcée avec le Land Acquisition Act de 1977; créer une industrie légère susceptible de valoriser l’artisanat local et de réduire l’importation de biens non essentiels; industrialiser la pêche hauturière (celle du thon surtout) dont la rentabilité devrait être accrue par l’existence en droit international de la nouvelle «zone économique exclusive» de 200 milles nautiques. En quelques années, les Seychelles ont d’ailleurs sensiblement augmenté leur capacité et multiplié les accords de pêche avec les États tiers.

Le plan national de développement 1978-1982 privilégiait en matière d’investissements trois secteurs sur dix-neuf, la pêche maritime, l’éducation et le logement social, tandis que le tourisme, déjà bien pourvu il est vrai, arrivait bon dernier. La volonté d’instaurer une meilleure justice sociale exigeait cette politique, illustrée notamment par la construction d’habitations populaires, la création en 1979 d’un mécanisme de pension vieillesse, et la refonte totale du système d’enseignement axé désormais sur la formation technique, l’alphabétisation et le développement du créole. Au détriment sans doute des nombreuses écoles privées, plus ou moins élitistes, contraintes de se reconvertir ou de disparaître.

Cela étant, le tourisme international, dont le grand élan en 1971-1974 a contribué à l’amélioration spectaculaire de l’infrastructure et à la création d’emplois dans l’hôtellerie, reste le premier fournisseur de devises et de «recettes invisibles». D’où le refus, malgré le souci de diversification de la clientèle, de rompre brutalement avec l’Afrique du Sud, grand pourvoyeur de contingents réguliers. La forte baisse de fréquentation enregistrée à la fin de 1982 (50 p. 100 dans les trois dernières années), pour des motifs d’ordre économique, technique et politique, préoccupe les autorités. La décision d’autoriser des casinos dans ce régime au socialisme prude en est la preuve. Le plan quinquennal 1982-1986 s’efforce de parer à la dégradation économique (la roupie a été réévaluée) dans un pays frappé par la crise mondiale et où les prospections pétrolières n’ont jusqu’ici donné aucun résultat probant. Le budget de l’État dépend à plus de 50 p. 100 des dons et prêts extérieurs. En matière de coopération, la France est devenue depuis l’indépendance le partenaire le plus important. Sur le plan commercial, la Grande-Bretagne et le Commonwealth sont à 75 p. 100 les clients principaux dans le domaine des exportations et des importations, loin devant les pays de la C.E.E., les États-Unis et le Japon.

– En politique étrangère, la position des Seychelles est plus nuancée que ne le suggère le discours officiel de l’époque sur le non-alignement «actif». Parfaitement conscient de la position stratégique de l’archipel et des convoitises qu’elle suscite, le président René s’efforce de maintenir l’équilibre des rapports entre l’Est et l’Ouest. Il réserve ses premiers voyages aux pays socialistes (Chine, Union soviétique, Corée du Nord, Algérie), mais participe en personne aux réunions du Commonwealth et de la Francophonie. Son progressisme concerne avant tout l’océan Indien qu’il voudrait, comme d’autres, ériger effectivement en zone de paix. D’où des relations particulières avec des États insulaires partageant les mêmes convictions (Madagascar, Comores à l’époque d’Ali Soilih, Maurice lors de la victoire électorale du Mouvement militant mauricien en 1982), et une réserve discrète à l’égard des autres.

Quelle situation économique?

Le relatif isolement des Seychelles dans l’océan Indien n’en reste pas moins réel. Il tient à la géographie et à l’histoire coloniale, mais aussi à la situation d’économies concurrentes sur le marché international et aux différences culturelles que la communauté d’idéologie n’efface pas. La première conférence des partis progressistes de l’océan Indien, réunie à Mahé en 1978, n’a pas eu de suite concrète. L’entrée en vigueur en 1984 de la Commission de l’océan Indien (C.O.I.) créée en 1982 devrait progressivement favoriser l’insertion des Seychelles dans l’économie des pays insulaires océano-indiens.

La situation économique globale reste fragile, avec un fort endettement extérieur et une crise sévère en 1986. Ce dont prenait acte le plan national 1985-1989 qui s’efforçait de relancer le tourisme (après une chute spectaculaire à partir de 1980), de favoriser le développement des «îles éloignées» et de l’agriculture (coprah, élevage, bois), et d’abandonner sans trop l’avouer la politique de «planification centralisée»: ainsi a été supprimé en 1987 le Seychelles Marketing Board instauré en 1984 dans une perspective de dirigisme agricole systématique, et qui a été un échec économique quasi parfait.

Cela étant, la France est toujours le premier partenaire économique de l’archipel (avec près de 20 p. 100 de la part du marché seychellois et une forte coopération dans le domaine de l’enseignement) et, à l’occasion, donneur de leçon démocratique sur le développement (discours de La Baule du président Mitterrand en 1990). Sur le plan strictement économique, la France, en 1988-1989, devançait dans l’ordre la Grande-Bretagne et l’Afrique du Sud (respectivement 18 p. 100 et 10 p. 100 du marché), puis Singapour et l’Italie (8 p. 100).

Mais toutes ces données statistiques ne doivent pas faire oublier qu’en 1994 les Seychelles font partie des trois pays du continent africain au sens large les mieux placés au classement de l’I.D.H. (indicateur de développement humain) adopté par l’O.N.U. Cela, en soi, n’est pas un constat d’échec pour la république socialiste des Seychelles.

Retour au constitutionnalisme libéral

En 1987, la république des Seychelles célébrait officiellement, sans triomphalisme mais avec assurance, Dix Années de libération (opuscule publié par le gouvernement).

Quatre ans plus tard, c’est presque le retour à la case départ: pas de révolution, mais une évolution du régime sous les pressions externes et internes, dans la suite des événements qui ont vu l’effondrement de l’idéologie socialiste-marxiste.

Le multipartisme, rétabli en décembre 1991, s’accompagne du retour des exilés politiques, dont l’ancien président J. R. Mancham qui crée aussitôt son propre parti d’opposition (le Democratic Party). Une Commission constitutionnelle est élue à la proportionnelle pour préparer une nouvelle Constitution, laquelle doit être approuvée par référendum mais à la majorité qualifiée de 60 p. 100 des suffrages. Le premier projet, qui n’obtient pas ce seuil au référendum du 15 novembre 1992, est remis en chantier. C’est l’occasion pour les présidents René et Mancham de se réconcilier. Le second projet remanié obtient 74 p. 100 de oui au référendum du 18 juin 1993, et la nouvelle Constitution entre en vigueur le 21 juin 1993.

En juillet se déroulent, au suffrage universel direct, les élections législatives et présidentielle pluralistes du nouveau régime, remportées nettement par F.-A. René et ses partisans. Le S.P.P.F. (ex-parti unique) obtient les deux tiers des sièges à l’Assemblée qui compte trente-trois sièges. Et le président sortant F.-A. René est élu président de cette IIIe République pour un mandat de cinq ans renouvelable deux fois. Il obtient 59,5 p. 100 des voix contre 36,7 p. 100 à J. R. Mancham, et moins de 4 p. 100 à un troisième candidat. La «dyarchie concurrentielle» de 1976-1977 est presque reconstituée, J. R. Mancham étant officiellement reconnu comme leader de l’opposition, rétribué sur fonds publics.

Il n’y a pas de bouleversement institutionnel mais plutôt adaptation et démocratisation du système de la république socialiste précédente. L’essentiel, outre le pluralisme politique, porte sur une limitation des pouvoirs du président qui reste chef de l’État et chef du gouvernement, et sur l’introduction de quelques mécanismes renforçant le système parlementaire. Cette nouvelle Constitution est le résultat de négociations et de compromis passés entre les différentes forces en présence. F.-A. René n’y perd rien, au contraire. Aux termes de la Constitution de 1979, il avait épuisé la possibilité de renouveler son mandat présidentiel. Réélu dans le cadre de la IIIe République, il peut fort bien envisager de «régner» encore durant trois quinquennats... Il ne se sort donc pas si mal de la «transition démocratique».

Il est vrai que, sauf à être un doctrinaire absolutiste, la «communication» et la tolérance s’imposent presque naturellement dans cet archipel esseulé de l’océan Indien, qui est le type même de l’État-nation. La population est à plus de 90 p. 100 créole et à plus de 98 p. 100 chrétienne (92 p. 100 de catholiques et 6 p. 100 de protestants anglicans). L’homogénéité sociale est forte malgré les différences de catégories professionnelles et même de classes, et il n’y a pas de problème réel de minorités.

Les changements politiques intervenus depuis 1992 vont dans le sens de la compréhension et de la modération après une longue période de militantisme exacerbé et d’ostracisme politique. La république des Seychelles retrouve, en définitive, les conditions de relative sérénité qui devraient lui permettre – selon le souhait formulé à sa naissance en 1976 – de naviguer... «au plus près du bonheur».

Seychelles
(république des) état de l'océan Indien. V. carte et dossier, p. 1499.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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